Un petit mystère percé à jour


Olivier Courcelle

Un intervenant du forum les-mathematiques.net, connu sous le pseudonyme anqian, a récemment percé à jour un petit mystère, à propos duquel les éditeurs successifs des œuvres de Galois s’étaient interrogés en vain.

Sur l’une des feuilles de ses manuscrits, aujourd’hui conservés à la bibliothèque de l’Institut de France, Évariste Galois a écrit une série de phrases comportant un certain nombre de « trous », disposés de manière énigmatique (voir ci-dessous).

 

Un message mystérieux structuré en trois blocs, notés ici A, B et C.

Des mots manquants forment des blancs au centre du bloc A,

ainsi qu’en haut et en bas des blocs B et C. © anqian


Ces trous ne se situent pas n’importe où. Ils figurent au verso du dernier feuillet de la lettre célèbre qu’écrivit Galois la veille du duel qui allait lui coûter la vie. Dans ce « testament scientifique », il passait une dernière fois ses travaux mathématiques en revue. Les mots ne paraissent pas non plus anodins. L’expression « Brisons- là sur cette affaire » renvoie sans équivoque à une rupture. Divers éléments de contexte laissent penser que cette rupture ait pu être de nature amoureuse, peut-être exprimée par une certaine Stéphanie, en lien ou non avec le duel. 

 

À l’assaut du texte

Le texte se présente sous la forme de trois blocs A, B et C. Sans doute parce que le bloc A se termine par une date, les éditeurs des manuscrits de Galois ont toujours considéré qu’ils avaient affaire à la copie (ou à la reconstruction) partielle de deux lettres, l’une formée du bloc A, l’autre formée des blocs B et C. Il s’agit en fait d’une seule lettre, qu’il faut lire dans l’ordre B‒C‒A et non A‒B‒C.
Le contributeur anqian a en effet remarqué que la disposition curieuse des blancs, formés par les mots manquants, correspondaient à l’attaque d’une flamme sur la lettre originale convenablement pliée (voir ci-dessous).

 

Simulation de l’attaque d’une flamme sur la lettre pliée de manière adéquate.

Les trous correspondent à peu près aux blancs de la copie de Galois. © anqian

 

Galois aurait donc commencé à brûler la lettre originale, se serait peut-être (au moins un temps) ravisé, puis, pour une raison précise ou par simple désœuvrement, aurait recopié les mots encore lisibles dans leur disposition d’origine.

 

La lettre découpée

Par une seconde observation attentive, anqian a pu rectifier une autre idée fausse des éditeurs de Galois, à savoir que la copie avait été exécutée avant la rédaction de la célèbre lettre testamentaire qui figure au recto. Dans leur esprit, Galois avait commencé à écrire sur cette feuille sans se rendre compte que le verso avait déjà servi comme papier de brouillon. C’est pourtant le contraire qui est (probablement) vrai !
Il se trouve en effet qu’une bande a été découpée au bas de la feuille. Pas n’importe où. Pile après la fin de la lettre testamentaire du recto. Et Galois a terminé cette lettre sans changement d’écriture notable, sans resserrer les mots, comme il aurait pu le faire s’il savait bientôt manquer de place. À l’inverse, au verso, Galois commence la copie du bloc C, celui qui risque d’atteindre le bas de la feuille, le plus près possible de l’autre bord, comme s’il savait la place comptée cette fois.
Ainsi, la bande aurait été découpée entre la fin de la rédaction de la lettre testamentaire et le début de la copie de la lettre de rupture. La veille du duel, donc, après avoir rédigé son testament intellectuel, Galois découpe une bande de papier au bas de la dernière feuille, tourne ladite feuille et recopie une lettre à demi brûlée. Pourquoi ? Mystère !
D’autres éléments de la lettre proprement dite demeurent encore énigmatiques, ne seraient-ce que les mots manquants qui restent à deviner.

 

Les blocs remis dans le bon ordre, dans la transcription des éditeurs

Robert Bourgne et Jean-Pierre Azra (à gauche) et Peter M. Neumann (à droite).

Saurez-vous deviner les mots manquants ? © anqian/ O. Courcelle